Élaboré par le philosophe Américain Alvin Plantinga, cet argument démontre qu’on ne peut pas croire au naturalisme et demeurer rationnel. En anglais il se nomme « the evolutionary argument against naturalism ».

L’argument va comme suit:

1. La probabilité que nos facultés cognitives soient fiables est faible ou impénétrable si l’évolution de la vie par sélection naturelle est vraie.

2. Quiconque croit à l’évolution de la vie par sélection naturelle et voit que la prémisse (1) est vraie a une mise en échec de ses facultés cognitives.

3. Quiconque a une mise en échec pour sa croyance que ses facultés cognitives sont fiables a une mise en échec pour toute autre croyance qu’il a, incluant l’évolution de la vie par sélection naturelle.

4. Si quelqu’un obtient une mise en échec pour sa croyance en l’évolution par sélection naturelle, alors cette croyance se contredit logiquement et ne peut être crue rationnellement.

C. L’évolution de la vie par sélection naturelle ne peut être crue rationnellement.

Explications

Une mise en échec ici est une traduction libre de ma part de l’expression « defeater » en anglais, signifiant une puissante raison de rejeter une certaine croyance. Dans le cas présent, c’est une mise en échec qui ne démontre pas la fausseté d’une croyance, mais plutôt que celle-ci est intenable rationnellement.

Les facultés cognitives sont définies comme étant toute faculté nécessaire à la production de nos croyances, telle que la raison, la mémoire, la perception et la réflexion, par exemple. Par fiable, on entend qui fonctionne de manière à produire des croyances vraies la plupart du temps. Nous allons dire 75% du temps, pour les fins de l’argument, ce qui n’est pas une exigence très élevée.

L’évolution de la vie par sélection naturelle fait référence à la théorie moderne sur les origines de la vie dans le cadre particulier de la philosophie du naturalisme.

La prémisse principale à défendre est la première. Pour réussir, il faudra démontrer que l’évolution de la vie par sélection naturelle n’a pas sélectionné de mécanisme fiable pour discerner la vérité.

La nature sélectionne les formes de vie les plus aptes à survivre et à se reproduire. Les formes de vie adoptant des comportements favorisant leur survie et leur reproduction seront donc sélectionnés. Quatre possibilités existent pour expliquer l’interaction entre les croyances et les comportements qui auraient pu être sélectionnés :

1. L’épiphénoménisme. Les croyances ne causent pas les comportements, car ceux-ci ne sont que des phénomènes (des produits) biologiques. Les comportements sont dictés par le corps et non l’esprit conscient. Les croyances n’ont donc pas d’effets sur la survie et dans ce cas il n’y a pas de raison de croire la sélection favorable de facultés cognitives permettant à discerner la vérité.

2. L’épiphénoménisme sémantique. Les croyances causent les comportements, mais non pas en vertu de leur contenu. C’est la valeur biologique une fois de plus qui importe. Croire quelque chose se réduirait donc à un événement neuronal. La signification subjective d’une croyance est donc sans effet sur le comportement. Une fois de plus, il n’y aurait pas de raison à sélectionner des facultés fiables.

3. Les croyances ont un effet causal sur les comportements d’un organisme, mais ceux-ci sont inadaptés et ne favorisent donc pas sa survie.

4. Les croyances ont un effet causal sur les comportements d’un organisme et ils sont adaptés, favorisant ainsi sa survie.

Discerner la vérité grâce à de bonnes facultés cognitives n’est donc pas une caractéristique favorisée par la sélection naturelle en ce qui concerne les options 1, 2 et 3. L’option 4 nécessiterait être la bonne si on veut rejeter la prémisse (1) de l’argument.

Le problème est que même si les croyances causent les comportements, il faut encore que les facultés cognitives sélectionnées mènent à des croyances vraies et non pas seulement favorisant la survie et la reproduction d’un organisme. Et il est impossible de démontrer cela.

En effet, une croyance causant un comportement favorisant la survie et la reproduction pourrait être fausse. Prenons Bob comme exemple. Bob est un homme préhistorique qui aimerait bien continuer à vivre et à avoir des enfants. Quand Bob voit un lion, il court à toute allure dans la direction opposée, mais non pas parce qu’il croit que le lion va le manger, mais parce que l’idée soudaine qu’il va être en retard à l’anniversaire de sa blonde célébré dans sa grotte lui prend à chaque fois qu’il voit un lion. Bob a un comportement qui favorise sa survie et sa reproduction. Pourtant, la croyance de Bob est fausse. Voir un lion n’a pas de lien réel avec l’anniversaire de sa blonde ni que celui-ci sera bientôt célébré dans sa grotte.

Tout ce qui importe dans la sélection de Bob est la survie de ses gènes. Peu importe ce qu’il croit. Peut-être a-t-il de vraies croyances, mais combien les mécanismes sélectionnés lui en permettent-ils? Bob ne le sait pas et nous non plus. Pour mettre ça en chiffres, si Bob n’a que 1000 croyances, que chaque croyance a une chance sur 2 d’être vraie (ce qui est très favorable ici) et que Bob a besoin de 750 croyances vraies pour avoir des facultés dites fiables, alors Bob a 1 chance sur 2,222 x 10^58 de les avoir développées! (C’est 2,222 fois 1 avec 58 autres zéros après, soit un très très grand chiffre). Et ça c’est sans considérer les conditions biologiques préalables à la production de ces croyances, c’est-à-dire la probabilité que telle ou telle cellule soit formée, qu’elle se positionne au bon endroit dans le système neuronal, que l’individu possédant la mutation produisant de vraies croyances se reproduise et passe les bons mécanismes, etc. C’est aussi sans considérer que pour chaque vraie croyance il aurait pu y avoir un nombre illimité de fausses croyances à la place. Et ce calcul n’était que pour 1000 croyances!

Nous sommes donc incapables d’affirmer la fiabilité de nos facultés cognitives ainsi que la véracité des croyances que les mécanismes sélectionnés produisent en nous. La prémisse (1) est donc vraie et la conclusion aussi : croire en l’évolution par la sélection naturelle est irrationnel. En d’autres mots, c’est injustifié et injustifiable rationnellement d’y croire.

Réflexions

Qu’est-ce qui explique nos facultés cognitives de raisonnement alors?

Ça, l’argument ne nous le dit pas. Toutefois, un monde uniquement naturel qui aurait développé la vie aléatoirement ne peut pas en être la source.

Peut-on se fier à notre raison alors? 

La réponse est oui. On ne peut pas présenter d’argument pour défaire la raison, car celui-ci nécessiterait l’usage de la raison pour se formuler et se comprendre. Nous prenons pour acquis que la raison fonctionne et que nous pouvons connaître la vérité, en partie du moins. C’est une de ces croyances fondamentales dont j’ai déjà parlé.

L’humain fait des erreurs de raisonnement. Cela prouve-t-il que l’évolution naturaliste est vraie? 

Non. Même s’il est vrai que nous ne raisonnons pas toujours efficacement, nous sommes capables d’identifier ces erreurs et de les corriger. Nous sommes capables de réfléchir convenablement, même si parfois nous faisons des erreurs. Nous savons ce qu’est un bon ou un mauvais raisonnement. Toutefois, il peut être nécessaire de faire le tri. Lorsque nos facultés fonctionnent bien et qu’elles sont bien utilisées, il n’y a pas de problème.

De toute manière, l’argument démontre l’impossibilité de prouver l’évolution naturaliste avec une raison défectueuse…

Pour écouter Alvin Plantinga présenter cet argument :